Dans ma chambre. Il pleut.
10h00.
Oncle Eddie est passé voir papa et, comme de bien entendu, il a fallu qu'ils viennent rôder tous les deux dans ma chambre pour voir ce que je faisais. Si Oncle Eddie (qui est plus chauve que chauve) me dit encore une fois : « Dis, tu crois que ça se tartine les boules de billard ? », je crois que je me tuerai. Il n'a pas l'air de se rendre compte que ça fait un moment que j'ai remisé la barboteuse. J'ai envie de lui hurler à la tronche : « J'ai quatorze ans, oncle Eddie ! Je déborde de féminité ! Je te ferais dire que je mets un soutif ! D'accord, je ne le remplis pas et il lui arrive de remonter jusqu'au cou quand je cours pour attraper le bus... mais mon potentiel femme et là, Tête d'¼uf ! »
A propos de poitrine, j'ai peur de finir comme toutes les femmes de la famille, avec des seins d'un seul tenant, genre étagère. Si maman a les mains prises, elle peut toujours poser des trucs en équilibre sur les siens. A une soirée, par exemple, si elle a un canapé dans une main et un verre dans l'autre, elle a encore la possibilité de mettre un amuse-gueule de côté sur son étagère. C'est antisexe à mort. Ce que je voudrais, c'est avoir un volume mammaire correct mais pas que ça aille trop loin comme Melanie Andrews, par exemple. J'ai eu un de ces chocs quand je l'ai vue dans les douches après le hockey le trimestre dernier ! Son soutif, c'est simple, on aurait dit deux filets à provisions. Je me demande si elle n'est pas un peu déséquilibrée côté hormones. Ce qu'il y a de sûr, c'est que déséquilibrée, elle l'est quand elle court après le ballon. La dernière fois, j'ai bien cru que le poids de ses « flotteurs », comme les appelle finement Jas, allait la propulser dans la palissade.
Toujours dans ma chambre. Toujours la pluie. Toujours dimanche.
11h30.
Je ne vois pas pourquoi je n'ai pas le droit d'avoir de verrou sur ma porte. Bonjour l'intimité ! Ma chambre, c'est clair, on dirait un vari hall de gare. Dans cette baraque, dès que j'aborde le sujet, tout le monde secoue la tête en faisant des tss tss tss contrariés. J'ai l'impression de vivre dans une maison habitée par des poules en robe et pantalon. Ou une maison habitée par des petits chiens en peluche qui dodelinent de la tête, ou une maison habitée par... bref... résultat des courses, je ne peux pas avoir de verrou sur ma porte.
- Et pourquoi ? j'ai demandé à maman sans même m'énerver (profitant d'un des rares moments où elle n'est pas fourrée à son cours d'italien ou sortie s'éclater chez des copains).
- Parce ce que si tu avais un accident, on ne pourrait pas entrer.
- Quel genre d'accident ?
- Ben... tu pourrais t'évanouir.
Et là, papa s'en est mêlé.
- Tu pourrais mettre le feu à ton lit et être intoxiquée par la fumée.
Mais qu'est-ce qu'ils ont tous ? Je sais pourquoi ils ne veulent pas que j'ai un verrou sur ma porte, parce que ce foutu verrou annoncerait mon entrée dans l'âge adulte et ça, ça les rend malades. Parce que là, sans doute, il faudrait qu'ils s'occupent de leurs affaires et qu'ils cessent de fourrer leur nez dans les miennes.
Toujours dimanche.
11h35.
Dans ma vie, il y a six trucs graves de chez grave :
1. j'ai un bouton sous la peau et qui, au lieu de sortir, continue à mûrir sournoisement par en dessous, bien rouge et bien décidé à squatter l'emplacement au moins deux ans.
2. Le bouton est sur mon nez.
3. Ma petite s½ur qui a trois ans a sans doute fait pipi quelque part dans ma chambre.
4. Dans quatorze jours, les grandes vacances seront terminées et ce sera le retour au stalag 14 et à Oberführer Frau Simpson et sa bande de « profs » sadiques.
5. Je suis très laide et je mérite de vivre dans un hospice pour laids.
6. Je suis allée à une fête, déguisée en olive fourrée.
11h40.
OK, ça suffit comme ça. Je tourne une nouvelle page. Dans le Cosmo de maman, je suis tombée sur un article qui expliquait comment il fallait faire pour être heureuse quand on ne l'est pas (ce qui est mon cas). Le titre disait : « Apprenez à maîtriser vos émotions. » Voilà ce qu'ils conseillaient de faire. Premièrement : « se remémorer ». Deuxièmement : « revivre » et troisièmement : CICATRISER. Donc on repense à un truc qui nous a mis mal en se rappelant tous les détails immondes... Ça, c'est pour la partie « se remémorer », après ça, on doit revivre le malais à fond en reconnaissant qu'on était super mal et ensuite, il n'y a plus qu'à SE LIBÉRER.
14h00.
Oncle Eddie est parti, Dieu merci ! Sans rire, il m'a demandé si je voulais faire un tour dans son side-car. Tous les vieux vivent sur Xenon ou quoi ? Mais qu'est-ce qu'il voulait que je lui dise ? « Oui bien sûr, oncle Eddie, je serai ravie de monter sur ta bécane d'avant-guerre parce qu'avec un peu de chance toutes mes copines me verront passer en compagnie d'un gros nase atrocement chauve et je pourrai faire une croix sur ma vie. Merci. »
16h00.
Jas est passé. Elle m'a dit qu'en rentrant de la soirée déguisée, elle avait mis des plombes à retirer son costume de chat. Ça m'intéressait moyen mais j'ai quand même demandé pourquoi, par politesse.
- Ben, le vendeur de la boutique de location de costumes était vraiment trop craquant.
- Oui et alors ?
- Alors, j'ai pas voulu lui dire ma vraie taille. J'ai pris du trente-six au lieu de prendre du trente-huit.
Elle m'a montré les marques que ça lui avait fait autour du cou et de la taille. Carrément balèzes ! Alors je lui ai fait :
- Tu serais pas un peu enflée de la tête, toi ?
- Mais non, ça c'est l'effet dimanche.
Je lui ai parlé de l'article de Cosmo et on a passé des heures à se remémorer la soirée déguisée (comprendre : le truc qui met mal) et à revivre le malaise... pour cicatriser.
Tout est sa faute. C'est peut-être bien moi qui ai eu l'idée de l'olive fourrée mais si ça avait été une vraie copine, elle m'aurait empêché de le faire. En fait, c'est elle qui m'a poussée. La partie « olive », on l'a faite avec du fil de fer et du papier cresson vert. Ensuite, on a mis de petites bretelles au costume pour qu'il tienne bien en place et j'ai enfilé un T-shirt et des collants verts par en-dessous. C'est pour le « fourrage » que Jas a le plus aidé. Si je me souviens bien, c'est elle qui a suggéré qu'on se serve de Crazy Colour pour me colorier en rouge les cheveux, la tête et le cou... façon piment. C'est vrai que sur le moment, on a bien rigolé. Je veux dire tant qu'on a été dans ma chambre. Les choses ont commencé à se gâter quand j'ai voulu en sortir. Premièrement, la descente de l'escalier s'est faite en crabe. Obligée.
Je n'étais pas arrivée à la porte d'entrée qu'il fallait que je remonte illico changer de collants. Mon chat, Angus, venait de succomber pour la énième fois à un « appel de la forêt ».
Ce chat est gravement givré. Je l'ai trouvé à Loch Lomond en Ecosse dans le jardin de la pension de famille où on passait nos vacances avec les parents. La pension s'appelait « au bon coin », c'est vous dire le style de vacances.
Le jour où il a saccagé mon pull quand je l'ai pris dans mes bras, j'aurais dû me douter qu'au rayon chat tout ne tournait pas rond. Mais il était tellement mignon comme chaton, tout tigré avec des poils longs et d'immenses yeux jaunes. Déjà petits, on aurait dit un bébé chien. J'ai supplié mon père de me laisser le ramener à ma maison.
- S'il reste ici, il mourra. Il a pas de papa et il a pas de maman.
A quoi il a répondu :
- C'est probablement parce qu'il les a mangés.
Honnêtement, il y a des moments, il n'a pas de c½ur. Alors j'ai tanné maman à mort et j'ai fini par avoir gain de cause. C'est vrai que la dame de la pension de famille nous avait prévenus qu'Angus était probablement un croisé de tigré et de chat sauvage écossais. Je me souviens qu'à l'époque j'avais trouvé ça follement exotique. Je ne pouvais pas me douter que question taille il pencherait furieusement vers le labrador adolescent et qu'en prime, il serait carrément secoué. Au début, je le promenais en laisse mais, comme j'ai du l'expliquer à là Mère Porte-à-Côté, la laisse, il l'a mangée.
Tout ça pour dire qu'il y a des moments où l'appel des Highlands se fait ressentir de façon irrésistible. Donc pour résumer, j'étais en train de faire mon passage en olive fourrée quand le monstre a jailli hors de sa super cachette derrière les rideaux (ou plutôt devrais-je dire « tanière » au lieu de cachette car c'est sûrement comme ça qu'il voit les choses dans sa tête de chat) et qu'il s'est jeté sur mes collants, ou « proie » si on va par là. J'aurais bien voulu lui filer un coup sur le crâne pour lui faire lâcher prise mais cet imbécile ne cessait de bondir d'un côté puis de l'autre, inlassablement. Au bout du compte, j'ai réussi à attraper un balai qui traînait près de la porte d'entrée et j'ai fini par m'en débarrasser en lui tapant dessus.
Mais ce n'était pas fini. Ensuite, impossible de monter dans la Volvo de papa.
- Pourquoi tu n'enlèves pas la partie olive ? On n'a qu'à la mettre dans le coffre.
Franchement où est le problème ?
- Papa, si tu crois que je vais m'asseoir à côté de toi en collants et T-shirt verts, tu as pété une durite.
Il s'est mis en rogne comme tous les parents du monde dès qu'on leur fait remarquer à quels points ils sont stupides et à côtés de la plaque.
- Si c'est ça, tu n'as qu'à marcher... Moi je roulerai tout doucement à côté avec Jas.
Pince-moi, je rêve.
- Si je dois marcher, pourquoi est-ce qu'on n'y va pas à pied avec Jas et on oublie l'auto ?
Il a pris l'air pincé que prennent les pères quand ils se croient intelligents.
- Parce que je veux être sûr que vous êtes bien arrivées. Et qu'en plus je ne veux pas que tu traînes le soir le soir dans la rue.
J'y crois pas !
- Qu'est-ce que je pourrais bien faire le soir dans la rue, déguisée en olive fourrée... taper l'incruste dans une soirée mondaine ?
Jas a souri discréto mais papa m'a joué les pères offusqués.
- Ne me parle pas sur ce ton sinon tu ne sors pas du tout.
C'est quoi le problème ?
Quand on est finalement arrivés à la fête (moi marchant à côté de la Volvo et papa roulant à deux à l'heure), c'est là que l'enfer a commencé. Au début, l'olive fourrée a fait rire tout le monde mais cinq minutes après, plus personne ne faisait attention à moi. Par une sorte de provocation propre aux olives fourrées, je me suis lancée sur la piste de danse, seule. Mais là, l'hécatombe. Le moindre bibelot dans mon rayon d'action se trouvait gravement projeté au sol. Résultat des courses, le type de la fête s'est précipité pour me demander de m'asseoir. J'aurais bien voulu lui faire plaisir mais impossible avec ce truc. Total, j'étais dehors à attendre papa une plombe avant l'heure prévue et j'ai fini par mettre le costume d'olive dans le coffre. On n'a pas échangé un mot de tout le retour.
De son côté, Jas a passé une super soirée. Elle m'a raconté qu'elle était littéralement encerclée par les Tarzan, les Robin des bois, les James Bond... (Les garçons ont une imagination si fertile... je plaisante.)
La phrase « se remémorer » m'a filé un peu le cafard.
- je te ferais dire que moi aussi, j'aurais pu avoir plein de garçons autour de moi si je n'avais pas été déguisée en olive fourrée.
Alors elle m'a fait :
- Ecoute, Georgia, tu avais trouvé ça drôle et j'avais trouvé ça drôle, d'accord, mais n'oublie pas jamais une chose : les garçons ne pensent pas que les filles sont faites pour être drôle.
Elle était tellement agaçante avec son air atrocement « sage » et « mûr ». Non mais qu'est-ce qu'elle y connaissait aux garçons ? Bon Dieu que sa frange était énervante ! Mais ferme-la donc, Miss Frangette de mes deux !
- Alors d'après toi, c'est ça qu'ils veulent, les garçons ? Des fifilles en costumes de chat qui battent des cils ?
Par la fenêtre de ma chambre, je voyais le caniche d'à côté sauter contre la palissade en jappant comme un sourd. Ne me dites pas qu'il essayait de faire peur à Angus... Pauvre poulet !
Et Jas qui continuait sur le même ton docte :
- Exactement, c'est ça qu'ils veulent. Ils adorent les filles un peu douces, pas celles qui sont... Tu vois, quoi.
Elle refermait son sac à dos.
- Qui sont quoi ?
- Faut que je rentre. On dîne tôt ce soir.
Elle était sur le point de partir et je savais que j'aurais dû la boucler. Mais vous voyez ce que je veux dire, les fois où il faudrait la boucler... mais où on insiste quand même ? C'était pile poil ça.
- Vas-y dis-le... qui sont quoi ?
En descendant l'escalier, elle a grommelé un truc inaudible. Au moment où elle franchissait la porte, j'ai hurlé :
- Qui sont comme moi, c'est ça ?
23h00.
Je commence à en avoir marre des garçons et je n'ai encore jamais eu affaire à eux.
Minuit.
Dieu, je T'en supplie, ne fais pas que je sois obligée de devenir lesbienne comme Kate Super-Velue ou Mlle Stamp.
00h10.
Au fait, elles font quoi les lesbiennes ?
10h00.
Oncle Eddie est passé voir papa et, comme de bien entendu, il a fallu qu'ils viennent rôder tous les deux dans ma chambre pour voir ce que je faisais. Si Oncle Eddie (qui est plus chauve que chauve) me dit encore une fois : « Dis, tu crois que ça se tartine les boules de billard ? », je crois que je me tuerai. Il n'a pas l'air de se rendre compte que ça fait un moment que j'ai remisé la barboteuse. J'ai envie de lui hurler à la tronche : « J'ai quatorze ans, oncle Eddie ! Je déborde de féminité ! Je te ferais dire que je mets un soutif ! D'accord, je ne le remplis pas et il lui arrive de remonter jusqu'au cou quand je cours pour attraper le bus... mais mon potentiel femme et là, Tête d'¼uf ! »
A propos de poitrine, j'ai peur de finir comme toutes les femmes de la famille, avec des seins d'un seul tenant, genre étagère. Si maman a les mains prises, elle peut toujours poser des trucs en équilibre sur les siens. A une soirée, par exemple, si elle a un canapé dans une main et un verre dans l'autre, elle a encore la possibilité de mettre un amuse-gueule de côté sur son étagère. C'est antisexe à mort. Ce que je voudrais, c'est avoir un volume mammaire correct mais pas que ça aille trop loin comme Melanie Andrews, par exemple. J'ai eu un de ces chocs quand je l'ai vue dans les douches après le hockey le trimestre dernier ! Son soutif, c'est simple, on aurait dit deux filets à provisions. Je me demande si elle n'est pas un peu déséquilibrée côté hormones. Ce qu'il y a de sûr, c'est que déséquilibrée, elle l'est quand elle court après le ballon. La dernière fois, j'ai bien cru que le poids de ses « flotteurs », comme les appelle finement Jas, allait la propulser dans la palissade.
Toujours dans ma chambre. Toujours la pluie. Toujours dimanche.
11h30.
Je ne vois pas pourquoi je n'ai pas le droit d'avoir de verrou sur ma porte. Bonjour l'intimité ! Ma chambre, c'est clair, on dirait un vari hall de gare. Dans cette baraque, dès que j'aborde le sujet, tout le monde secoue la tête en faisant des tss tss tss contrariés. J'ai l'impression de vivre dans une maison habitée par des poules en robe et pantalon. Ou une maison habitée par des petits chiens en peluche qui dodelinent de la tête, ou une maison habitée par... bref... résultat des courses, je ne peux pas avoir de verrou sur ma porte.
- Et pourquoi ? j'ai demandé à maman sans même m'énerver (profitant d'un des rares moments où elle n'est pas fourrée à son cours d'italien ou sortie s'éclater chez des copains).
- Parce ce que si tu avais un accident, on ne pourrait pas entrer.
- Quel genre d'accident ?
- Ben... tu pourrais t'évanouir.
Et là, papa s'en est mêlé.
- Tu pourrais mettre le feu à ton lit et être intoxiquée par la fumée.
Mais qu'est-ce qu'ils ont tous ? Je sais pourquoi ils ne veulent pas que j'ai un verrou sur ma porte, parce que ce foutu verrou annoncerait mon entrée dans l'âge adulte et ça, ça les rend malades. Parce que là, sans doute, il faudrait qu'ils s'occupent de leurs affaires et qu'ils cessent de fourrer leur nez dans les miennes.
Toujours dimanche.
11h35.
Dans ma vie, il y a six trucs graves de chez grave :
1. j'ai un bouton sous la peau et qui, au lieu de sortir, continue à mûrir sournoisement par en dessous, bien rouge et bien décidé à squatter l'emplacement au moins deux ans.
2. Le bouton est sur mon nez.
3. Ma petite s½ur qui a trois ans a sans doute fait pipi quelque part dans ma chambre.
4. Dans quatorze jours, les grandes vacances seront terminées et ce sera le retour au stalag 14 et à Oberführer Frau Simpson et sa bande de « profs » sadiques.
5. Je suis très laide et je mérite de vivre dans un hospice pour laids.
6. Je suis allée à une fête, déguisée en olive fourrée.
11h40.
OK, ça suffit comme ça. Je tourne une nouvelle page. Dans le Cosmo de maman, je suis tombée sur un article qui expliquait comment il fallait faire pour être heureuse quand on ne l'est pas (ce qui est mon cas). Le titre disait : « Apprenez à maîtriser vos émotions. » Voilà ce qu'ils conseillaient de faire. Premièrement : « se remémorer ». Deuxièmement : « revivre » et troisièmement : CICATRISER. Donc on repense à un truc qui nous a mis mal en se rappelant tous les détails immondes... Ça, c'est pour la partie « se remémorer », après ça, on doit revivre le malais à fond en reconnaissant qu'on était super mal et ensuite, il n'y a plus qu'à SE LIBÉRER.
14h00.
Oncle Eddie est parti, Dieu merci ! Sans rire, il m'a demandé si je voulais faire un tour dans son side-car. Tous les vieux vivent sur Xenon ou quoi ? Mais qu'est-ce qu'il voulait que je lui dise ? « Oui bien sûr, oncle Eddie, je serai ravie de monter sur ta bécane d'avant-guerre parce qu'avec un peu de chance toutes mes copines me verront passer en compagnie d'un gros nase atrocement chauve et je pourrai faire une croix sur ma vie. Merci. »
16h00.
Jas est passé. Elle m'a dit qu'en rentrant de la soirée déguisée, elle avait mis des plombes à retirer son costume de chat. Ça m'intéressait moyen mais j'ai quand même demandé pourquoi, par politesse.
- Ben, le vendeur de la boutique de location de costumes était vraiment trop craquant.
- Oui et alors ?
- Alors, j'ai pas voulu lui dire ma vraie taille. J'ai pris du trente-six au lieu de prendre du trente-huit.
Elle m'a montré les marques que ça lui avait fait autour du cou et de la taille. Carrément balèzes ! Alors je lui ai fait :
- Tu serais pas un peu enflée de la tête, toi ?
- Mais non, ça c'est l'effet dimanche.
Je lui ai parlé de l'article de Cosmo et on a passé des heures à se remémorer la soirée déguisée (comprendre : le truc qui met mal) et à revivre le malaise... pour cicatriser.
Tout est sa faute. C'est peut-être bien moi qui ai eu l'idée de l'olive fourrée mais si ça avait été une vraie copine, elle m'aurait empêché de le faire. En fait, c'est elle qui m'a poussée. La partie « olive », on l'a faite avec du fil de fer et du papier cresson vert. Ensuite, on a mis de petites bretelles au costume pour qu'il tienne bien en place et j'ai enfilé un T-shirt et des collants verts par en-dessous. C'est pour le « fourrage » que Jas a le plus aidé. Si je me souviens bien, c'est elle qui a suggéré qu'on se serve de Crazy Colour pour me colorier en rouge les cheveux, la tête et le cou... façon piment. C'est vrai que sur le moment, on a bien rigolé. Je veux dire tant qu'on a été dans ma chambre. Les choses ont commencé à se gâter quand j'ai voulu en sortir. Premièrement, la descente de l'escalier s'est faite en crabe. Obligée.
Je n'étais pas arrivée à la porte d'entrée qu'il fallait que je remonte illico changer de collants. Mon chat, Angus, venait de succomber pour la énième fois à un « appel de la forêt ».
Ce chat est gravement givré. Je l'ai trouvé à Loch Lomond en Ecosse dans le jardin de la pension de famille où on passait nos vacances avec les parents. La pension s'appelait « au bon coin », c'est vous dire le style de vacances.
Le jour où il a saccagé mon pull quand je l'ai pris dans mes bras, j'aurais dû me douter qu'au rayon chat tout ne tournait pas rond. Mais il était tellement mignon comme chaton, tout tigré avec des poils longs et d'immenses yeux jaunes. Déjà petits, on aurait dit un bébé chien. J'ai supplié mon père de me laisser le ramener à ma maison.
- S'il reste ici, il mourra. Il a pas de papa et il a pas de maman.
A quoi il a répondu :
- C'est probablement parce qu'il les a mangés.
Honnêtement, il y a des moments, il n'a pas de c½ur. Alors j'ai tanné maman à mort et j'ai fini par avoir gain de cause. C'est vrai que la dame de la pension de famille nous avait prévenus qu'Angus était probablement un croisé de tigré et de chat sauvage écossais. Je me souviens qu'à l'époque j'avais trouvé ça follement exotique. Je ne pouvais pas me douter que question taille il pencherait furieusement vers le labrador adolescent et qu'en prime, il serait carrément secoué. Au début, je le promenais en laisse mais, comme j'ai du l'expliquer à là Mère Porte-à-Côté, la laisse, il l'a mangée.
Tout ça pour dire qu'il y a des moments où l'appel des Highlands se fait ressentir de façon irrésistible. Donc pour résumer, j'étais en train de faire mon passage en olive fourrée quand le monstre a jailli hors de sa super cachette derrière les rideaux (ou plutôt devrais-je dire « tanière » au lieu de cachette car c'est sûrement comme ça qu'il voit les choses dans sa tête de chat) et qu'il s'est jeté sur mes collants, ou « proie » si on va par là. J'aurais bien voulu lui filer un coup sur le crâne pour lui faire lâcher prise mais cet imbécile ne cessait de bondir d'un côté puis de l'autre, inlassablement. Au bout du compte, j'ai réussi à attraper un balai qui traînait près de la porte d'entrée et j'ai fini par m'en débarrasser en lui tapant dessus.
Mais ce n'était pas fini. Ensuite, impossible de monter dans la Volvo de papa.
- Pourquoi tu n'enlèves pas la partie olive ? On n'a qu'à la mettre dans le coffre.
Franchement où est le problème ?
- Papa, si tu crois que je vais m'asseoir à côté de toi en collants et T-shirt verts, tu as pété une durite.
Il s'est mis en rogne comme tous les parents du monde dès qu'on leur fait remarquer à quels points ils sont stupides et à côtés de la plaque.
- Si c'est ça, tu n'as qu'à marcher... Moi je roulerai tout doucement à côté avec Jas.
Pince-moi, je rêve.
- Si je dois marcher, pourquoi est-ce qu'on n'y va pas à pied avec Jas et on oublie l'auto ?
Il a pris l'air pincé que prennent les pères quand ils se croient intelligents.
- Parce que je veux être sûr que vous êtes bien arrivées. Et qu'en plus je ne veux pas que tu traînes le soir le soir dans la rue.
J'y crois pas !
- Qu'est-ce que je pourrais bien faire le soir dans la rue, déguisée en olive fourrée... taper l'incruste dans une soirée mondaine ?
Jas a souri discréto mais papa m'a joué les pères offusqués.
- Ne me parle pas sur ce ton sinon tu ne sors pas du tout.
C'est quoi le problème ?
Quand on est finalement arrivés à la fête (moi marchant à côté de la Volvo et papa roulant à deux à l'heure), c'est là que l'enfer a commencé. Au début, l'olive fourrée a fait rire tout le monde mais cinq minutes après, plus personne ne faisait attention à moi. Par une sorte de provocation propre aux olives fourrées, je me suis lancée sur la piste de danse, seule. Mais là, l'hécatombe. Le moindre bibelot dans mon rayon d'action se trouvait gravement projeté au sol. Résultat des courses, le type de la fête s'est précipité pour me demander de m'asseoir. J'aurais bien voulu lui faire plaisir mais impossible avec ce truc. Total, j'étais dehors à attendre papa une plombe avant l'heure prévue et j'ai fini par mettre le costume d'olive dans le coffre. On n'a pas échangé un mot de tout le retour.
De son côté, Jas a passé une super soirée. Elle m'a raconté qu'elle était littéralement encerclée par les Tarzan, les Robin des bois, les James Bond... (Les garçons ont une imagination si fertile... je plaisante.)
La phrase « se remémorer » m'a filé un peu le cafard.
- je te ferais dire que moi aussi, j'aurais pu avoir plein de garçons autour de moi si je n'avais pas été déguisée en olive fourrée.
Alors elle m'a fait :
- Ecoute, Georgia, tu avais trouvé ça drôle et j'avais trouvé ça drôle, d'accord, mais n'oublie pas jamais une chose : les garçons ne pensent pas que les filles sont faites pour être drôle.
Elle était tellement agaçante avec son air atrocement « sage » et « mûr ». Non mais qu'est-ce qu'elle y connaissait aux garçons ? Bon Dieu que sa frange était énervante ! Mais ferme-la donc, Miss Frangette de mes deux !
- Alors d'après toi, c'est ça qu'ils veulent, les garçons ? Des fifilles en costumes de chat qui battent des cils ?
Par la fenêtre de ma chambre, je voyais le caniche d'à côté sauter contre la palissade en jappant comme un sourd. Ne me dites pas qu'il essayait de faire peur à Angus... Pauvre poulet !
Et Jas qui continuait sur le même ton docte :
- Exactement, c'est ça qu'ils veulent. Ils adorent les filles un peu douces, pas celles qui sont... Tu vois, quoi.
Elle refermait son sac à dos.
- Qui sont quoi ?
- Faut que je rentre. On dîne tôt ce soir.
Elle était sur le point de partir et je savais que j'aurais dû la boucler. Mais vous voyez ce que je veux dire, les fois où il faudrait la boucler... mais où on insiste quand même ? C'était pile poil ça.
- Vas-y dis-le... qui sont quoi ?
En descendant l'escalier, elle a grommelé un truc inaudible. Au moment où elle franchissait la porte, j'ai hurlé :
- Qui sont comme moi, c'est ça ?
23h00.
Je commence à en avoir marre des garçons et je n'ai encore jamais eu affaire à eux.
Minuit.
Dieu, je T'en supplie, ne fais pas que je sois obligée de devenir lesbienne comme Kate Super-Velue ou Mlle Stamp.
00h10.
Au fait, elles font quoi les lesbiennes ?